Anne Malherbe

Avec les séries Ether d’exil, Quintessence et Résurgence, où la technique picturale est centrale, Pascal Pillard s’écarte quelque peu de sa pratique du dessin. Bien qu’abstraites au premier abord, ces trois séries laissent pourtant surgir courants marins et mouvements atmosphériques, où l’on devine que l’artiste poursuit le fil de son propos : se tenir au plus près de la matière originelle, disséquer ce lieu où, tour à tour, la vie germe et se défait.

Appartenant au registre des pratiques alchimiques, les titres retournent aux sources de l’ars picturae à l’époque où ésotérisme, art et science concourraient à une même quête de vérité. On y trouve, comme chez Léonard de Vinci, le désir d’épouser les rouleaux de nuages et la chevelure des ouragans. Dans ce cas, c’est le trait qui s’exprime et qui se fait subtil, exact, acéré, défiant les débordements de la matière. Mais ailleurs, celle-ci prend le dessus, et les masses colorées laissent se dessiner bouches d’ombre, ogres et passages furtifs de sorcières.

On peut s’interroger sur l’usage exclusif du bleu, décliné jusqu’au noir et blanc, un bleu tantôt électrique, tantôt apaisant, léger ou angoissant, dense jusqu’à l’extase ou jusqu’à l’asphyxie. C’est que le bleu permet le maniement d’une gamme entière de sentiments, et les ambiguïtés de la matière s’y jouent à l’envie. Les impressions numériques de fragments de peintures (de la série Quintessence) révèlent ainsi la morsure des couleurs les unes par les autres, comme par de l’acide, aussi bien que la douce diffusion lactée du blanc dans les profondeurs bleues.

Cet ensemble de peintures et de photographies renoue avec les recherches de la Renaissance comme avec celles de l’abstraction lyrique de l’après-guerre : dans les deux cas, la question est celle-là même de la création, qu’il s’agisse d’art ou de cosmogénèse. L’une et l’autre se font écho car, ici, les différentes échelles de la vie et du cosmos se superposent. L’artiste y est chercheur et démiurge. Il assiste aux transformations de la matière, sous l’effet des forces vitales que lui-même a convoquées.

Anne Malherbe

Pernille Grane

The brightest clarity of the image did not suffice us, for this seemed to wish just as much to reveal something as to conceal something".
Friedrich Nietzsche in The Birth of Tragedy


Carnet de croquis japonais :

Ce carnet se déplie tel un parchemin japonais dévoilant un paysage précieux et miniature dans lequel s’entrelacent le végétal, l’animal, l’humain et le minéral.

Une multitude de minuscules traits tourbillonnent dans le fond, créant ainsi une sorte de maillage raffiné qui structure la danse des formes à travers les feuilles de papier. Le regard est immédiatement entraîné dans cette danse imaginaire....on s’enfonce dans le sous-bois....on se perd dans les chutes d’eau...on se hisse au sommet d’un crâne presque imperceptible…un ombre de passage ?

L’hybride et l’Informe qu’affectionnent l’artiste ont cédé la place à une représentation qui met en valeur un Naturalisme, moins fantasmé, moins torturé, plus intimiste. Sous la virtuosité et la précision du trait se dresse le coquelicot avec ses bourgeons aux rondeurs voluptueuses tandis que les papillons se réveillent tout doucement déployant leurs ailes frêles et majestueuses. Cependant, nous ne pouvons ignorer le très fin voile de fumée qui s’échappe du plus grand des bourgeons, car rappelons-le le coquelicot, aux propriétés soporifiques, est aussi est l’attribut d’Hypnos, dieu grec du sommeil et du rêve. Nous sommes perdus dans le paysage des songes, paysage qui demeure à tout jamais onirique, inquiétant et empreint de notes obsédantes.


Naturaliste de l’intime :

Dans la série de dessins sur le corps féminin nu, tantôt scarifié tantôt sublimé, Pascal Pillard place indéniablement le Désir au coeur de ses obsessions. La femme est dépeinte tout à la fois comme souffrance et volupté. Un érotisme "borderline" qui oscille en permanence entre désir et répulsion. A l’inverse, dans ses nouveaux dessins, le corps n’est plus représenté. La série, intitulée "Naturaliste de l’intime", présente un végétal hybride, chargé d’excroissances, qui mêle allègrement troncs d’arbre ultra-réalistes, écorces d’arbres, fines branches tentaculaires, feuillage automnale, animaux démembrés, instruments chirurgicaux et même armes à feu. L’artiste prouve ainsi que l’image du corps n’est pas nécessaire pour opérer l’intrusion du Désir : "le pouls à lui seul sexualise le regard".

Dans le dessin intitulé "L’Héautontimorouménos", une étrange fleur aux pétales de poumon, tout droit sortie de l’imaginaire de son créateur, semble se mouvoir dans un espace infini, à la fois gracieuse et légère avec ses racines imposantes et hantées. Ici, le désordre taxinomique est volontaire, car ce feuillage insolite avec ses nervures en forme d’os humain, délicatement enrobé d’un voile bleuté, jette le trouble entre fascination de la laideur et révélation de la beauté.


Le noir et ses métamorphoses :

Synovie : liquide incolore, visqueux, d’aspect filant, qui lubrifie les articulations.
Dictionnaire Larousse

Pascal Pillard se sert de l’encre noire pour expérimenter son écoulement à l’horizontal. L’état liquide de l’encre lui donne une grande liberté de métamorphoses des formes. Les taches d’encre noires, informes au début, se répandent abondamment sur la feuille, tels des empreintes infligées, avec force et délicatesse, jusqu’à faire saigner le papier. Leur opacité est un sombre présage… des lacs, d’un noir inquiétant, qui menacent de tout anéantir sur leur passage. La liquéfaction du noir crée le désordre et assure le mouvement, mais paradoxalement cette entropie délibérée devient aussi une promesse de naissance.

Dans le dessin intitulé "Les racines de l’être - Le réveil de la graine", l’encre se dissipe au centre et donne à voir un paysage intérieur, constitué d’arborescences et de formes cellulaires foisonnantes. Le trait est désormais fin et précis et un voile gris éthérée a remplacé le noir. Plus loin, le rouge fait irruption, évoquant le flux interne du sang dans les veines jusqu’au battement du cœur. Le même rouge est repris au sommet, où l’encre noire laisse voir le visage d’une femme, dont on aimerait connaître l’histoire. Avec ses yeux mi-clos, est-elle plongée dans un rêve ou bien dans l’extase ? Chez Pascal Pillard la liquéfaction ne vise jamais une liquidation complète du sens (*1).

Dans un autre dessin de la même série "Les racines de l’être - Home Sweet Home", la vision est résolument surréaliste en contemplant une maison miniature qui n’a visiblement rien d’accueillant, dangereusement perchée en hauteur. La chute semble imminente, à moins que le rideau d’hautes herbes, pointues comme des aiguilles, retienne l’habitacle. Mais comment pourra-t-il se libérer des fondations du passé ? Celles-ci s’incarnent dans l’encre noire qui se propage, tel un virus incontrôlable, et se métamorphose en griffes monstrueuses qui cherchent leur proie dans le vide du blanc alentour. La maison comme symbole de "l’Unheimlich" évoque pour moi le conte "La chute de la maison Usher" d’Edgar Allen Poe, plus précisément, le passage au début de l’histoire, lorsque le cavalier raconte son arrivée devant la maison Usher :

"C’était une glace au cœur, un abattement, un malaise, - une irrémédiable tristesse de pensée qu’aucun aiguillon de l’imagination ne pouvait raviver (…) qu’était donc ce je ne sais quoi qui m’énervait ainsi en contemplant la Maison Usher ? C’était un mystère tout à fait insoluble, et je ne pouvais pas lutter contre les pensées ténébreuses qui s’amoncelaient sur moi pendant que j’y réfléchissais. Je fus forcé de me rejeter dans cette conclusion peu satisfaisante, qu’il existe des combinaisons d’objets naturels très simples qui otn la puissance de nous affecter de cette sorte, et que l’analyse de cette puissance gît dans des considérations où nous perdrions pied (…) je conduisis mon cheval vers le bord escarpé d’un noir et lugubre étang, qui, miroir immobile, s’étalait devant le bâtiment ; et je regardai - mais avec un frisson plus pénétrant encore que la première fois - les images répercutées et renversées des joncs grisâtres, des troncs d’arbres sinistres, et des fenêtres semblables à des yeux sans pensée. C’était néanmoins dans cet habitacle de mélancolie que je me proposais de séjourner (…) (**2)

Avec une grande poésie, Edgar Allan Poe décrit cet étrange et fascinante attirance pour l’effroi mélancolique qui s’empare du cavalier. De la même manière, les dessins de Pascal Pillard nous plongent précisément dans un état mélancolique et trouble. Tel est l’extraordinaire singularité de ses métamorphoses du noir, à savoir des allégories surréalistes qui conjuguent à merveille l’inquiétante étrangeté et la beauté énigmatique. Une ambigüité qui n’a de cesse de nous interroger et nous renvoyer, tel un miroir, à nos propres angoisses et obsessions. Ainsi, l’effroi finit par rejoindre la poésie comme dans le conte de Poe.

Les allégories dessinées de Pascal Pillard traduisent aussi une notion de mélancolie contemporaine que l’on retrouve notamment dans la branche de musique électronique dite "minimale". Les groupes tel que "Velour Modular" et " me donner la ref ! " entre autres, sont une source d’inspiration continuelle et essentielle pour l’artiste. Dans un autre registre, je pense ici au compositeur et chanteur norvégien Thomas Dybdahl et son mélange subtil de folk mélancolique, jazz et soul dont les orchestrations hantées évoquent une spiritualité délicate et intangible : "spinning wheels and heads, either way I’m gone - a bitter tale unfolds, that can not be undone - a feeble try to run, or a graceful stride or none - either way I’m gone - a steady life you lead & dreamy books you read, forever that’s your way, forever’s gone to stay - one more day gone by…" (***3).


Pernille Grane, Janvier-Février 2014


Littérature :
- L’Informe. Mode d’emploi, cat. expo. Yve-Alain Bois / Rosalind Krauss, Centre Pompidou, 1996
- Fascination de la laideur, Murielle Gagnebin, 1994
- The Symptom of Beauty, Francette Pacteau, 1994
- Mélancolie. Génie et folie en occident, cat. expo. sous la direction de Jean Clair, Ed. Gallimard, 2005
- Désirs & Volupté à l’époque victorienne, cat. expo. Musée Jacquemart-André, 2013-14


Notes :
*1 - Voir le chapitre "Liquid words" 114-121, "L’informe - mode d’emploi", Centre Pompidou, 1996
**2 - Edgar Allen Poe, "Nouvelles histoires extraordinaires, Ed. Flammarion, 2008 ; page 128
***3 - Track : "Either way I’m gone", album "Stray Dogs", 2005